C’est Jean Jonfosse, en service, il est rentré chez lui pour pisser, vu que y avait pas d’alerte, Alpha Tango. Dans la cuisine, y a sa femme qui ne lira pas le nouveau Houellebecq et son fils carié qui mange des fruitloops. Papa est rentré plus tôt du boulot, il pisse, Foxtrot Charlie, on va lui faire une fête quand il aura lâché sa queue. Jean Jonfosse a une petite surprise, et il a un sourire complice et le cou rentré quand il pénètre dans la cuisine en remontant sa braguette, et là il sort son pétard de service sous les yeux émerveillés de son petit bout. Prends-le en main, vas-y ! La surprise, quoi. Et Jean Jonfosse claque le chargeur, pour faire vrai, il demande à Muriel de lui verser un coup d’Ice Tea Peach pendant que le gamin joue avec le truc de papa. Comment j’arrête les méchants ? Les crapuleux ? Jean Jonfosse prend son fils qui rit dans ses bras et lui pointe l’arme sur la tempe, ben comme ça, que je fais. Puis y a un rire stridulant, Jean Jonfosse hoquette et le coup part et la tête du gamin est rapidement une sorte de gros raisin sec avec des poils collés, les mains agrippées à ses couverts. Roger Out.
La mère au chiard aperçue plus tôt dans l’encadrement de la porte s’est tassée dans un coin de l’appartement ; peut-être personne ne l’a-t-elle reconnue ?
– Tu sais qui est cette femme ?, je demande à Bénédicte qui, après l’avoir scrutée un instant, me pince le bras en me soufflant que je suis décidément un salopard. L’insulte m’intrigue, car en effet cette trogne me dit quelque chose.
– Elle a l’air perdu, je dis en tout cas. Je fais mousser une lampée de Jupiler dans ma bouche puis glisse vers le buffet en haussant les épaules. Inconsciemment, je reviens à un questionnement ultérieur : en me préparant cet après-midi pour la sempiternelle soirée des anciens – maintenant presque quarantenaires – des Hautes Écoles des Lettres, je me suis demandé si nous ne touchions pas au bout de quelque chose. À quoi cela rimait-il encore ? Quasiment tout le monde avait publié, tout le monde était en couple, et les jeux sexuels auxquels s’adonnaient ceux qui ne l’étaient pas encore amusaient de moins en moins les autres. Je plonge la main dans un bol de chips vide.
– Que voulait Rudy ?, me demande Bénédicte.
– Il semblait trouver une objection, dis-je vaguement, à ce que je qualifie d’ultime l’autosexualité.
– Vraiment ? Et s’il me vient à l’esprit de ne pas trouver l’autosexualité ultime, tu m’enverras ta main par la figure tout pareil ?
– Non, Rudy avait ce…
– On distribue les tickets baise, fait Béné, sers-toi.
– …Il avait cette manie avec la main (je mime), c’est du langage corporel.
– C’est quoi, d’abord, cette histoire d’autosexuel ?
– J’ai décidé que j’étais arrivé à la fin de la recherche de la Femme.
– Tu n’es pas le plus moche des célibataires du Club de Lettres.
– Ce n’est pas ça. J’ai peur de trouver la Femme, justement. Avec moi, c’est voué à l’échec.
– Donc ?
– Donc, j’ai décidé de remplir personnellement et jusqu’à ma mort l’intégralité de mes besoins sexuels.
– C’est tout à fait répugnant, juge-t-elle en me tendant un bol de chips chargé.
Les mercredis et les vendredis soir de l’année 1983, je les passais rue de la Centrale à attendre mon père. La rue de la Centrale était une voie secondaire, une ruelle poudrée de la suie du haut-fourneau d’Ougrée, machine infernale que l’on devinait à peine de l’autre côté de la Meuse. Je m’adossais à cette grille, tambourinais sa fonte de l’arrière de mon crâne, un sac de sport mort gisait à mes pieds, et je scrutais la forme des phares des rares voitures qui venaient grincer par ici ; la Mitsubishi Galand brune de mon père finissait toujours par arriver.
Derrière cette grille, il y avait le plus beau bâtiment du monde.
Les mercredis et les vendredis de l’année 1983, dans une annexe en béton de la bâtisse magistrale, mes amis et moi chaussions nos godasses cramponnées et endossions nos déguisements rouge et blanc. Quand Monsieur sifflait, on entendait les chaussures claquer sur la dalle, et tous nous sortions du stade, pour gagner une parcelle de pelouse tracée au pied de l’immense chaudron.
Nous parlions de l’équipe première. Des grands, qui foulaient la pelouse, le samedi, derrière ces gradins géants. Pour eux, ça allait ; le journal La Meuse avait imprimé le calendrier des huit derniers matches de championnat, parce que tout restait possible, c’était le sprint final ; j’avais découpé la page et je l’avais collée au mur de ma chambre. Et journée de championnat après journée de championnat, je notais les scores, invariablement favorables durant avril et mai.
Le vendredi 20 mai, j’étais rue de la Centrale pour mon entrainement de pré-minime. J’ai chaussé mes godasses noires, et Monsieur a sifflé. Nous avons galopé sur le petit trapèze d’herbe du terrain D, pendant que les grands s’échauffaient sur le terrain B. Nous les observions, en chuchotant. Parfois, Tahamata tirait à côté du but de Preud’homme, et le ballon atterrissait à nos pieds. Et on chuchotait encore, parce que d’après le calendrier de La Meuse, il manquait un point aux grands pour être champions.
Bien sûr, nous a dit Monsieur, venir voir le match de demain risquait d’être terrifiant. Mais il fallait peut-être qu’on vive ça. Nous aurions le magazine du club à vendre à l’entrée, avant que le match commence. Nous sommes rentrés prendre notre douche, Raymond Goethals s’entretenait avec Vandersmissen ; pour eux, il restait certainement des tactiques à peaufiner.
Le lendemain, samedi 21 mai 1983, il semblait y avoir un million de personne aux abords du stade. J’avais ma place en poche, et une liasse de magazines à vendre. J’avais mal à l’estomac : 20 heures, ça n’était plus très loin. Des quatre pilonnes émanaient déjà une lueur, et le chaudron commençait à se remplir ; j’avais envie de voir la pelouse verdir à mesure, ce rectangle parfait, ce plan de jeu que personne ce soir n’avait encore foulé.
Les joueurs de Lokeren. Nos maillots Le Coq Sportif. 20 heures. Le stade est un monde suffisant. Un homme derrière moi, quand une occasion ne donne rien dit à son voisin qu’il ne va pas travailler lundi si on perd.
Moi, dans la foule insensée. Les joueurs qui taclent. Le coup de sifflet final, et je hurle, je suis fou, j’ai 9 ans, nous sommes 42 000 a avoir 9 ans dans ce navire qui chavire, et cette ville de Liège qui perd la boule.
Le Standard est champion.
Et il ne le sera plus jamais.
J’avais 9 ans, j’en ai 34. Je n’ai jamais oublié cet abandon total de soi. La foi en ce Dieu du stade.
25 ans sont passés. J’ai pleuré ce soir lorsque Milan Jovanovic a inscrit ce but.
Nous sommes si proches. Je suis si proche d’avoir 9 ans à nouveau.